Les Contes Occitans : Le pas de Gargantua pat Tého

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In le Journal du Pont du Gard – n° 305 – vendredi 31 mai 2002 – p. 15

 

 

 

Il y a bien longtemps, Gargantua le bon géant qui, n’avait pas encore pris pour femme Gargamelle, partit à la découverte du monde. En quelques enjambées il fut en Languedoc où il s’attarda un peu après avoir sauvé de la noyade une petite orpheline, qu’en fuyant la crue du Vidourle, les riverais avaient oublié dans le clocher du village. Cinq pas encore et rejoignant le Rhône il le remonta jusqu’à Roquemaure à quelques lieues du Pont du Gard qu’il faillit bien écrouler en posant le pied dessus par mégarde. Les pierres chauffées à blanc bruissaient sous le soleil d’août à son zénith et le village serré autour de son clocher faisait la sieste comme tous les villages du midi à cette heure de la journée. Gargantua transpirait  et il avait grand soif, si soif que la langue lui collait au palais. Du revers de la main il essuyait la sueur dégoulinant de son front lui laissant un goût de sel sur les lèvres. Et pas la moindre petite source fraîche sourdent entre les rochers. Comme il s’était un peu égaré et ne voyait pas âme qui vive à qui demander son chemin, il monta tout en haut d’une colline pour s’orienter. A ses pieds s’étalaient les eaux calmes d’un lac. Il l’enjamba  posant un pied sur la colline de Saint Géniès que les autochtones nomment, sans qu’on sache vraiment pourquoi, colline Saint Jean, et l’autre pied sur la colline de Pujaut pour se désaltérer plus à l’aise, penché sur l’eau claire qu’il but à longs traits tant était ardente la soif lui brûlant le gosier. Il buvait, buvait… et le niveau du lac baissait, baissait… tant qu’il ne fut bientôt plus qu’un tout petit étang. Ce fut une ombre voilant le soleil tel un gros nuage qui fit que le père Anselme, le vieux berger gardant sur les garrigues les bêtes du mas Tibault, qui somnolait debout appuyé sur son bâton, releva la tête. Ce qu’alors il vit manqua lui faire avaler le brin de romarin qu’il mâchouillait sempiternellement. « Ben ! Où qu’est passé le lac ! » Incrédule, se frottant les yeux, il regarda mieux et grande fut sa frayeur. « Un Gé…ant ! ». Plantant là ses moutons, il dévala le raidillon, aussi vite que ses vieilles jambes le lui permettaient vers Roquemaure. « Le Tocsin ! Y faut sonner le tocsin ! » criait-il. « Y a t-il le feu père Anselme ? » « Pire pour sûr ! Un géant ! Là-bas sur la colline ! » s’essouflait-il. « Un géant qui boit l’eau du lac ! » Déjà le bedeau s’était précipité dans le clocher et le tocsin rameutait la population. Monsieur le maire arraché à sa sieste, le cheveu en bataille, noua en hâte son écharpe, coiffa son feutre et fonça vers la maison commune où l’attendait grande assemblée de ces concitoyens en proie à l’agitation. Au milieu d’eux, le vieux berger qui ne cessait de répéter : « Un géant ! j’vous dis ! Une botte sur la colline Saint Jean et l’autre sur celle de Pujaut ! Oui, j’suis pas luné tout de même ! Il a presqu’asséché le lac ! Il buvait dans ses mains et l’eau lui dégoulinait sur la chemise comme au Néné lorsqu’il est fin saoul et essaye de boire à la cruche ! » La foule houleuse, mi-amassé, mi-emplie de crainte attendait un avis de monsieur le maire sur la conduite à tenir en pareil cas. « Faut voir ! » décida t-il avec autorité ! Et tout ce qui pouvait marcher lui emboîta le pas. Quand tous après qu’ils eurent bien trébuché sur les cailloux et se furent bien écorchés aux buissons atteignirent le bord du lac, ils ne purent que constater qu’il était réduit à la taille d’un petit étang : mais de géant pas le moindre « Ce père Anselme, quel farceur ! » s’exclama quelqu’un. « N’empêche que le lac est presque à sec ! » répliqua le cafetier. Quant à la femme du garde champêtre, chaisière le dimanche à l’église, soupçonnant là quelque diablerie, elle parlait d’aller quérir le curé. C’’est alors que le père Anselme qui tenait à son géant s’écria : « Vite ! venez tous ! Regardez là… là ! » et chacun de se précipiter. « Là ! » triomphait le berger. « L’empreinte de sa botte ! » « Oh… ! » Les plus courageux s’approchaient, prudemment, touchaient la trace profondément gravée sur la colline Saint Jean. Une empreinte de bête énorme, à la taille d’un géant bien sûr. Alors si quelque jour vous vous promenez sur la colline saint Géniès que les habitants de Roquemaure nomment colline Saint Jean et que vous rencontrez un ancien, il vous le montrera avec une certaine fierté, toujours aussi net, le pas de Gargantua et vous contera qu’autrefois l’étang de Pujaut était un grand lac dont on ne sait pas pourquoi le niveau a baissé.

 

transmis par Valérie

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